
Il serait faux de dire de la
prison qu’elle est un sujet tabou : on parle régulièrement des prisons, et
paradoxalement, souvent pour en dire qu’elles représentent des zones d’ombre de
notre société – ce que reconnaît le pouvoir politique lui-même[1], alors
qu’il est responsable de l’opacité
entretenue par l’institution sur elle-même (opacité paroxystique dans le cas de
décès, qu’on ne peut, avec les militants, que qualifier de « suspects »
en l’absence d’enquête officielle indépendante et sérieuse[2]).
La prison se
trouve d’une part au centre d’un
discours sécuritaire : elle est présentée comme une nécessité dans une
société où la criminalité serait devenue une réalité quotidienne. Michel
Foucault a ainsi souligné dans Surveiller
et Punir (1975) l’utilité politique du « fait divers criminel », qui
« par sa redondance quotidienne, rend acceptable l’ensemble des contrôles
judiciaires et policiers qui quadrillent la société ; il raconte au jour
le jour une sorte de bataille intérieure contre l’ennemi sans visage. » Le
respect de la loi est légitimé en soi (« la loi c’est la loi ») ou
par sa fonction de protection de la cohésion d’une société. La prison est donc
abordée sur le thème de la répression nécessaire et par le prisme
loi-police-justice-prison.
D’autre
part la prison est au cœur d’un discours
critique à dimension humanitaire : le non respect des droits de
l’Homme, la brutalité des surveillants pénitentiaires, la difficulté de voir
les familles, les contrariétés quotidiennes mais aussi les souffrances
physiques et mentales réelles sont à raison dénoncés. On ressort alors du
placard le thème de la réforme des prisons, suite à la révélation de quelque
scandale. Ainsi, la publication du livre de Véronique Vasseur Médecin-chef à la prison de
Car
ces deux approches occultent une question
proprement politique : à quoi sert la prison ? Quelle(s)
fonction(s) remplit l’institution prison ? Qu’attend-on réellement
d’elle ? Pouvons-nous encore seulement croire que la prison
« guérit » ou qu’elle aide à empêcher ou même à réduire la
criminalité ? Quelle utilité la prison incarne t-elle aux yeux du pouvoir,
pour que celui-ci assure son maintien, malgré son échec évident ?
Le perpétuel échec de la prison
« Admettons que la loi soit
destinée à définir des infractions, que l’appareil pénal ait pour fonction de
les réduire et que la prison soit l’instrument de cette répression ; alors
il faut dresser un constat d’échec. »
Michel Foucault
La prison trouve une forme de légitimité dans la fonction sociale qu’on lui prête : elle aiderait, dans une représentation quelque peu pastorale, ceux qui se sont égarés à retrouver le droit chemin. La prison tirerait son utilité de son rôle de réhabilitation et de resocialisation. Le/la détenu·e pourrait donc théoriquement redevenir un·e citoyen·ne de la société après avoir payé sa dette et réappris les règles qui régissent la vie en commun.
Cette
institution d’orthopédie du corps social est cependant
tout sauf une machine à
« guérir » :
aujourd’hui en France – ce chiffre est celui, officiel, de
l’administration
pénitentiaire – un·e détenu·e se
suicide tous les trois jours[3]
(ce taux est parmi les plus élevés du monde, et il nous
laisse estimer le
nombre des tentatives qui n’aboutissent pas). Les pathologies
psychiques
résultant de la détention sont extrêmement
nombreuses et personne n’ose plus
affirmer que la prison aide d’une part à aller mieux,
d’autre part à se
« réhabiliter ».
« Certains s'en tirent ? Oui, comme d'un cancer du foie. On
est tenté de
croire alors au miracle », écrit Catherine Baker dans
Pourquoi faudrait-il punir ? (2004). Les témoignages de
détenu·e·s laissent également peu d’illusions : « On vit dans un manque perpétuel. Si l’enfer existe, il
doit ressembler à cela. »[4]
Personne ne peut plus même feindre de croire que les passages
à tabac, les
privations, le froid, la solitude, l’absence
d’intimité, aident à une
quelconque « resocialisation ». Pas de
miracle : personne ne
« s’améliore »
(car on
nous dit que les détenus doivent s’améliorer…) à trois dans une cellule de 9m².
Et que penser de la « resocialisation »
de personnes qui ne sont pas encore considérées comme
« désocialisées », c’est-à-dire qui ne sont pas encore
condamnées ? Elles représentent 35% de la population carcérale en France[5] :
35% des détenu·e·s sont littéralement enfermées pour RIEN, en attente de leur
jugement. Ces accusé·e·s sont ensuite la plupart du temps condamné·e·s :
libérer ces personnes serait apparemment un aveu trop criant de l’absurdité de
la situation. Le jugement constitue a posteriori une légitimation du
temps de détention déjà effectué.
On dit aussi que la prison a un effet curatif : les anciens détenus seraient « réintégrés » à la société, « éduqués » et à nouveau « normaux », leur « pathologie sociale » serait définitivement soignée. À l’opposé de cette vision des choses, nous devons constater que les ex détenus reviennent fréquemment à l’intérieur des prisons, et pas en qualité de visiteurs. Un surveillant de prison : « La réinsertion donne bonne conscience à certains. Pas à des gens comme moi, mais aux politiques. En maison d’arrêt c’est pareil. Combien j’en ai vu me dire, "chef, vous inquiétez pas, je reviendrai jamais !” et paf ! six mois après…[6] ». Il est assez difficile d’estimer le taux de récidive (principalement en raison de la difficulté à établir une définition commune : parle-t-on de récidive uniquement lorsque le même délit ou crime est à nouveau commis ? Prend-on en compte les peines non privatives de liberté ?). Un chiffre peut cependant nous aider à évaluer la situation : 46% des ex détenu·e·s sont à nouveau condamné·e·s (pour un autre motif) et réincarcéré·e·s dans les cinq ans suivant leur libération[7]. Ce constat empirique donne tout son sens à cette phrase de Foucault :
« On dit que la prison
fabrique des délinquants ;
c’est vrai qu’elle reconduit presque fatalement
devant les tribunaux ceux qui lui ont été confiés. »
L’échec
de la prison est donc double :
-
premièrement les individus
placés aux mains du
système pénal ne vont pas « mieux »
(si l'on admet, le temps de cette mise au point, le point de vue
normatif qui consiste à dire qu'ils allaient mal) : suicides,
viols,
souffrances physiques et morales, etc. empêchent toute
« amélioration »,
et bien pire brisent littéralement les détenus.
- deuxièmement les individus ne semblent pas guéris de la pathologie qu’on a cru déceler en eux : le taux de récidive nous montre que la prison ne peut en aucun cas servir à diminuer la criminalité. Elle offre même parfois un espace de rencontre où de nouveaux réseaux et de nouvelles complicités peuvent se créer.
Je laisse ici de
côté la conception de la peine
pour la peine, considérant qu’elle ne relève pas
d’une théorie de la prison,
mais d’une forme de vengeance non argumentée. On pourrait,
à vrai, dire dépasser cette impression
d’irréflexion du « ça leur
apprendra », en affirmant que la peine-souffrance
(c’est-à-dire qui n’a
d’autre but que la punition) peut être indirectement un
message adressé à la
population externe aux prisons : « Surveillez votre
comportement, car
vous savez ce que la prison représente comme somme de
douleurs » ou
qu’elle peut « servir de leçon » aux
personnes qui s’y sont frottées.
Dans cette perspective aussi, l’échec est évident,
au regard de la récidive.
Malgré
cet échec patent de la prison nous ne constatons pas de recul dans la politique
pénale, bien au contraire : nous pouvons observer une nouvelle vague
massive d’emprisonnements dans les dix dernières années, motivée notamment par
la politique de la « tolérance zéro ». Pourquoi ?
« Mais peut-être faut-il retourner le problème et se
demander à quoi sert l’échec de la prison ; à quoi sont
utiles ces phénomènes que la critique continûment dénonce : maintien de la
délinquance, induction de la récidive, transformation de l’infracteur
d’occasion en délinquant d’habitude, organisation d’un milieu fermé de
délinquance. »
Tâchons de dévoiler les fonctions réelles qu’occupe la prison dans notre société.

L’archipel carcéral et l’extension du
système disciplinaire
« On
nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c'était la population qui
était suremprisonnée ? » (Foucault)
Un réseau continu
On peut penser la prison comme partie d’un système général – le
système disciplinaire. Selon M. Foucault, il n’existe pas de différence essentielle entre le pouvoir qui
s’exerce en prison et celui qui s’exerce dans le reste de la société : l'auteur
se refuse à percevoir la discipline et la surveillance uniquement derrière des
barreaux. Mais il ne s’agit pas ici d’une banalisation des conditions de
détention, car demeure un « seuil
terrible qui sépare le monde ordinaire de celui de la prison » (Alain Brossat). Il s’agit bien
plus d’une possibilité théorique de penser la continuité d’un pouvoir, sa transversalité (sous différentes
modalités) à travers divers lieux. La prison est un degré – et certes le degré
le plus élevé – d’un pouvoir disciplinaire. S’il est essentiel de dénoncer
l’intolérable de la situation à l’intérieur des prisons, on ne doit pas
détourner son attention des disciplines qui encadrent notre vie en dehors des prisons. Ce sont les
mêmes, qui se révèlent cependant de façon plus brutalement évidente dans les
prisons : « la prison ne représente pas du tout le déchaînement d’un
pouvoir d’une autre nature, mais
juste un degré supplémentaire dans
l’intensité d’un mécanisme qui n’a pas cessé de jouer dès les premières
sanctions. » (Foucault). Pas de
différence de nature, mais une différence de degré.
Foucault parle également d’un « archipel carcéral [qui] transporte cette technique de l’institution pénale au corps social tout entier » et d’une « grande trame carcérale [qui] rejoint tous les dispositifs disciplinaires, qui fonctionnent disséminés dans la société ». Le « continuum carcéral » symbolise ainsi la réussite d’une société disciplinaire dans laquelle les disciplines sont une expression du pouvoir, des dispositifs de pouvoir et non de simples instruments du pouvoir. Schématiquement, le pouvoir ne fonctionne plus tant sur le mode vertical (comme au Moyen Age) entre le roi et ses sujets que comme un réseau de contraintes, de rapports de pouvoir, de lois, de dispositifs et de techniques. Le pouvoir de juger et de punir n’est plus le privilège du roi, du souverain, du puissant. Ces pouvoirs se sont partagés et diffusés, conséquence du « morcellement du pouvoir légal de punir » : « toute une armée de techniciens est venue prendre la relève du bourreau (…) les surveillants, les médecins, les aumôniers, les psychiatres, les psychologues, les éducateurs ». Ces nouveaux personnages indiquent une nouvelle nature du pouvoir : la figure clef n’est plus celle du bourreau mais du technicien de vie. Nous entrons alors dans l’ère des disciplines, ce qui représente un affinement et une complexification du pouvoir.
Définition de la discipline
« La "discipline" ne peut s’identifier ni avec une institution, ni avec un appareil; elle est un type de pouvoir, une modalité pour l’exercer, comportant tout un ensemble d’instruments, de techniques, de procédés, de niveaux d’application, de cibles ; elle est une « physique » ou une « anatomie » du pouvoir, une technologie »
Les disciplines représentent originairement des
méthodes de contrôle du corps et consistent en une coercition constante du corps dans le détail. Foucault
éclaircit
ce point par un exemple : l’essentiel n’est plus que
l’écolier parvienne à
produire une page d’écriture à
l’école, mais la façon dont il
l’écrit, la façon
de tenir son stylo, la façon qu’il a de se tenir, des
doigts jusqu’aux pieds. On
peut voir le même type de pouvoir à l’oeuvre en
prison, où on n’apprend pas aux
prisonniers d’activité utile (comme le tressage des cordes
par exemple :
qui peut exercer un métier en dehors de la prison avec cette
formation ?).
La formation à un futur métier n’est
précisément pas ce qui importe en prison. Tout comme
à l'armée, le but est « le sujet
obéissant, l’individu,
assujetti à des habitudes,
des règles, des ordres, une autorité qui s’exerce
continûment autour de lui et
sur lui, et qu’il doit laisser fonctionner automatiquement en lui ». Ce projet de « former un sujet d’obéissance
plié à la forme à la fois générale et méticuleuse d’un pouvoir quelconque » se trouve au coeur du
système disciplinaire. Le corps devient objet de savoir, porteur et relais d’un
réseau de pouvoir continu.
Selon Foucault, bien plus
qu’un pouvoir, il y aurait des
pouvoirs et des réseaux de pouvoir : des relations de pouvoir en tension
et en mouvement permanents. Le pouvoir est bien plus une stratégie, une
tactique, qu’une qualité ou une propriété. Ce pouvoir ne se possède pas mais
s’exerce. La question n’est pas celle du détenteur du pouvoir : chacun·e
est un relais du pouvoir, (et partout où il y a pouvoir, il y a résistance).
Enfin, il importe de ne pas considérer uniquement la dimension répressive du
pouvoir, mais de prêter attention au fait que le pouvoir est aussi productif.
Ce projet d’assujettissement rencontre des intérêts économiques. Les disciplines ont émergé dans le cadre du capitalisme naissant et d’une nouvelle façon de faire de la politique : la gouvernementalité.

« Cet investissement politique du corps est lié, selon des relations complexes et réciproques, à son utilisation économique ; c’est, pour une bonne part, comme force de production que le corps est investi de rapports de pouvoir et de domination ; mais en retour sa constitution comme force de travail n’est possible que s’il est pris dans un système d’assujettissement […] ; le corps ne devient force utile que s’il est à la fois corps productif et corps assujetti. »
Selon l’auteur
de Surveiller et punir la prison forme, presque
physiquement, des personnes dans un but également économique. L’utilité n’est
pas directe, au sens où on ne forme pas les détenu·e·s à un métier et où le
travail effectué à l’intérieur des murs ne rapporte pas beaucoup d’argent à
l’administration pénitentiaire (même s’il faut rappeler que l’exploitation de
la main d’œuvre détenue est réelle et scandaleuse[8]). Mais on habitue les détenu·e·s à se lever tôt, à
obéir aux ordres, en bref : à se soumettre à un pouvoir. « L’utilité
du travail pénal ? Non pas un profit ; ni même la formation d’une
habileté utile ; mais la constitution d’un rapport de pouvoir, d’une forme
économique vide, d’un schéma de la soumission individuelle et de son ajustement
à un appareil de production. »
Les détenus doivent également « réapprendre »
en prison un certain nombre de principes jugés fondamentaux comme celui de
propriété privée (et on peut penser le fait qu’on les dépossède de quasiment
tout comme un apprentissage en négatif de l’importance de la propriété privée).
Même si Foucault rechigne à employer une terminologie marxiste, il est bien
question d’un « justice de classe »
dans Surveiller et punir : les personnes qui font l’expérience de
la prison sont très majoritairement pauvres. « L'institution prison, c'est
pour beaucoup un iceberg. La partie apparente, c'est la justification :
« Il faut des prisons parce qu'il y a des criminels. » La partie
cachée, c'est le plus important, le plus redoutable : la prison est un instrument de
répression sociale. Les grands délinquants, les grands criminels ne
représentent pas 5% de l'ensemble des prisonniers. Le reste, c'est la
délinquance moyenne et petite. Pour l'essentiel, des gens des classes pauvres. »
Loïc Wacquant poursuit cette analyse de la prison
par le prisme économique et prouve de manière sociologique l’intuition de
Foucault : aux Etats-Unis deux tiers des détenus proviennent de foyers qui
disposent d’un revenu inférieur à la moitié du seuil de pauvreté. Il ne s’agit
pas d’un hasard : cette politique pénale constitue une nouvelle manière de gérer la misère. En effet, la misère n’est
plus prise en charge par la main gauche de l’État – c’est-à-dire par l’aspect
social de l’État (sécurité sociale, éducation, santé…) – mais par sa main
droite – c’est-à-dire la police, la justice, la prison. Bien plus, il s’agirait
d’un passage de l’un à l’autre dans un sinistre jeu de jonglage entre les deux
mains : la politique pénale permettrait de gérer et dissimuler les conséquences du retrait de l’Etat providence :
« là où on a renoncé à mettre des emplois, on mettra désormais des
commissariats, en attendant sans doute de bâtir des prisons ». Wacquant
parle d’une « transition historique de
l’Etat-providence à l’Etat-pénitence ».
Wacquant procède à un constat sociologique : qui se trouve en prison ? Il prend également en considération la population qui est « sous main de justice », à savoir les personnes, qui, sans être incarcérées, sont placées sous contrôle judiciaire, enregistrées dans les fichiers de la police, condamnées à des peines dites « légères » : amendes, travaux d’intérêts généraux… Aux Etats-Unis, il constate une surreprésentation d’une population masculine, jeune, très pauvre et de couleur (dans l’ordre d’importance : noire et hispanique). Suite à ce constat il pose la question suivante : dans quelle mesure cette incarcération est utile aux yeux du pouvoir ? Quel intérêt économique peut avoir le pouvoir à construire toujours plus de nouvelles prisons et à les remplir ?
Wacquant avance l’idée qu’enfermer de nombreuses
personnes au chômage entraîne une réduction artificielle des chiffres du
chômage. Une partie des chômeurs est en effet ainsi retirée de la statistique.
Selon Wacquant, la prison aurait retiré pendant les années 90 deux points à
l’indice du chômage aux Etats-Unis. Je serais personnellement prudente avec
cette analyse : tout d’abord parce qu’il ne cite aucune étude précise et
ensuite parce que le pouvoir n’a pas besoin de la prison pour baisser
artificiellement le taux de chômage. À cet égard, il suffit de se souvenir de
la polémique autour des chiffres officiels du chômage en France, remis en cause
par des statisticiens et chercheurs de
La deuxième hypothèse de Loïc Wacquant paraît beaucoup plus pertinente : la prison servirait à ajuster la population à une économie néo-libérale. Le but serait de remettre au travail les personnes qui rechignent à accepter une activité rémunérée dans des conditions dégradées et dégradantes. Et dans les faits « les anciens détenus ne peuvent guère prétendre qu’aux emplois dégradés en raison de leur statut judiciaire infamant ». On sait aussi très bien que pour bénéficier d’une libération conditionnelle, les détenus ont tout intérêt à présenter un contrat d’embauche (ou une promesse d’embauche). Illes sont ensuite placé·e·s sous le contrôle d’un juge d’application des peines, pour qui le facteur emploi est un critère décisif. Dans le système américain les détenus et les condamnés sont en général exclus du système de sécurité sociale (sur le principe : un manquement à la loi conduit à une suspension des droits sociaux. Les droits ne vont pas de soi, et doivent être mérités, ils ne sont que la contrepartie de devoirs). Pour toutes ces raisons il apparaît cohérent de voir la prison comme une institution soutien à une politique d’ajustement de la population à la précarité.
L.
Wacquant pense également le rapport entre prison et
système d’assistance
sociale : selon lui, c’est un contrôle en continu (ou
du moins l’ambition)
qui est à l’œuvre. Tout comme les ex
détenu·e·s, les bénéficiaires de
l’aide
sociale sont de plus en plus contrôlé·e·s,
selon l’idée que de telles aides ne
vont pas de soi et que l’État ne peut être
aveuglément généreux :
« c’est le thème, canonisé depuis par
Tony Blair, des "obligations de
la citoyenneté" qui justifie la mutation du welfare en workfare ».
On instaure ainsi une différence entre « bons » et
« mauvais » pauvres, c’est « l’idée que les "mauvais
pauvres" doivent être repris en main (de fer) par l’État ». La vie
des bénéficiaires d’aide sociale est de plus en plus soumise à une intrusion de
la part de l’État. Wacquant donne un exemple saisissant :
« la "réforme" du welfare avalisée
par Clinton en 1996 soumet les récipiendaires de l’aide publique à un fichage
intrusif et instaure une supervision étroite de leurs conduites – en matière
d’éducation, de travail, de drogue et de sexualité – susceptibles de déboucher
sur des sanctions tant administratives que pénales. (Par exemple, depuis
octobre 1998, dans le Michigan, les allocataires d’aides doivent
obligatoirement se soumettre à un test de dépistage des stupéfiants, à l’instar
des condamnés en liberté surveillée ou conditionnelle). »
Il parle à cet égard d’un "État
libéral-paternaliste naissant" et voit une complémentarité entre ces deux
organes de contrôle de la population pauvre (parce qu’il s’agit toujours de la
même population qu’on retrouve dans les prisons et dans le système
d’allocations : les plus démunis). Selon lui, cette complémentarité
fonctionne d’une manière sexuellement différenciée : la composante pénale
s’occupe principalement des hommes, tandis que la composante sociale s’adresse
plus aux femmes et aux enfants. De plus en plus de personnes sont exclues du
système de sécurité sociale pendant que de plus en plus de personnes entrent en
prison.
« L'augmentation
des budgets et des personnels
consacrés à l’emprisonnement n’a
été possible qu’en amputant les sommes
vouées
aux aides sociales, à la santé et à
l’éducation. Ainsi, alors que
les crédits pénitentiaires du pays augmentaient de 95% en dollars constants
entre 1979 et 1989, le budget des hôpitaux stagnait, celui des lycées diminuait
de 2% et celui de l’assistance sociale de 41%. L’Amérique a fait le choix de
construire pour ses pauvres des maisons d’arrêt et de peine plutôt que des
dispensaires, des garderies et des écoles. »
Si Foucault se refuse à voir dans les prisons
une utilité économique directe, cela tient peut-être au fait qu’il n’a pas vu le
développement d’une forme de management carcéral. Les prisons sont en effet
presque devenues des entreprises parmi d’autres. De plus en plus de firmes
privées à but lucratif gravitent autour de la prison : blanchisserie,
sécurité, cuisine : ces activités (entre autres) sont de plus en plus
confiées à des sous-traitants. Wacquant parle à ce propos d’un
« développement frénétique d’une industrie privée de
l’emprisonnement ». En 1983, il n’y avait aux Etats-Unis pas une seule
place en détention dans des prisons privées, il y en aurait 276 655 en
2001. L’augmentation du nombre d’employés dans les prisons est aussi un indice
probant : « Au total, la "pénitentiaire" comptait plus de
600 000 employés en 1993, ce qui fait d’elle le troisième employeur du pays ».
L’ensemble de ces avantages économiques peut
expliquer l’emballement pour une politique pénale de sévérité (comme celle de
la « tolérance zéro »). Il serait pourtant naïf de croire
que la prison ne doit son existence qu’à des raisons économiques. Cela
reviendrait aussi à croire que nous avons à faire à des acteurs purement
machiavéliques, motivés uniquement par une logique de rentabilité, en évacuant
toute influence idéologique.

Utilité politique de la prison : diviser pour mieux régner
Dans Surveiller et punir M. Foucault
formule explicitement l’idée selon laquelle l’échec perpétuel de la prison peut
en fait être compris comme une réussite. La prison créerait en effet un milieu
homogène : celui de la délinquance.
« La prison a fort bien réussi à produire la
délinquance, type spécifié, forme politiquement ou économiquement moins
dangereuse - à la limite utilisable - d’illégalisme »
Michel Foucault
Cette
idée induit logiquement la
question suivante : quel intérêt aurait le pouvoir
à créer un milieu
délinquant ? Pourquoi le (ou les) pouvoir(s) produirait ou
renforcerait-il
ce qu’il prétend combattre ? M. Foucault dirait que
les illégalismes
existent de toutes façons et que le projet de les
éliminer serait illusoire. La
création de « la délinquance »
permet au moins, autant que possible
de gérer ces illégalismes. Ceux-ci sont donc
ramenés à un milieu particulier,
plus facilement contrôlable : « un milieu
délinquant bien fermé, bien
noyauté par la police ». En lieu et place d’une
mouvance permanente
d’infractions à la loi occasionnelles et disparates,
susceptibles de se
répandre, il est plus agréable pour le pouvoir de faire
face à un groupe
relativement circonscrit d’individus
« délinquants ». De plus,
selon Foucault, ces délinquants auraient souvent servi
d’auxiliaires de police :
indics, briseurs de grève… Ce n’est pourtant pas
à cet égard que le travail de
Foucault est le plus convaincant. Sa conception de
l’utilité indirecte de la
délinquance est bien plus intéressante.
« Parce
que la délinquance est un signe d’insoumission, elle porte quelque chose de
nous tous »
La spécification des illégalismes
suppose l’idée que le non respect de la loi serait réservé à une catégorie
particulière. Une ligne hermétique est ainsi produite autour de la délinquance,
ce milieu sombre et menaçant auquel il serait impossible de s’identifier. Les
illégalismes, en portant atteinte à un système de lois bourgeoises
(c’est-à-dire des lois qui favorisent la classe bourgeoise : le droit de
propriété en est l’expression la plus éclatante) portent en eux (même si c’est
rarement de façon intentionnelle) un potentiel politique de subversion. Selon
Michel Foucault, après
Cette
séparation est partie
prenante d’un processus de moralisation de la population :
la propriété
est inculquée comme valeur et le vol est en conséquence
érigé en crime (la
sympathie avec le voleur de pain doit être réduite
à néant). C’est dans ce même mouvement
qu’émerge le pacifisme à destination des classes
populaires : l’idée selon laquelle la violence est un
monopole de l’État et qu’elle est
réservée aux institutions responsables de
l’État.
« Quand on vous apprend à ne pas aimer la violence, à
être pour la paix, à ne pas vouloir la vengeance, à préférer la justice à la
lutte, on vous apprend quoi ? On vous apprend à préférer à la lutte
sociale la justice bourgeoise. »
La prison produirait donc un discours implicite en direction du prolétariat : voulez-vous vraiment être apparentés à ce milieu répugnant de voleurs, de fainéants, de barbares sans morale ; vous qui vous tuez à la tâche ? Ces catégories et des divisions artificielles produisent des inimitiés à l’intérieur d’une population qui souffre objectivement des mêmes conditions d’exploitation. Et l’invention de la catégorie de la délinquance joue également un rôle central dans l’acceptabilité de la surveillance et du contrôle. L’existence d’une population bouc émissaire permet et légitime un contrôle policier étendu :
« Sans délinquance, pas de police. Qu’est-ce qui rend
la présence policière, le contrôle policier tolérable pour la population, sinon
la crainte du délinquant ? »
L’époque de la mise en œuvre de ce discours est aussi celle des débuts du mouvement syndical et de l’élargissement du droit de vote : la bourgeoisie était prête (elle y était en quelque sorte forcée, si elle voulait éviter l’émeute) à concéder quelques droits au prolétariat, à la condition que ce prolétariat montre patte blanche et se démarque du lumpenprolétariat. Et c’est précisément à l’intérieur de ce processus de distinction que furent produites ces deux catégories : un milieu ouvrier, syndicalisé, respectable et digne de confiance, avec qui l’on peut mener des négociations, et un milieu quasi barbare de personnes délinquantes, insoumises et immorales. De fait, la bourgeoisie reconnaît au prolétariat une certaine légitimité en l’élevant au statut de partenaire dans un dialogue dit social. Ce processus de manipulation méprisable a pour autant permis, à une certaine époque, la reconnaissance de droits et d’exigences (droits syndicaux, droit de vote, possibilité d’une organisation de travailleurs face au patronat…). Il s’agissait pour la bourgeoisie d’un minimum nécessaire à concéder, pour continuer à faire accepter un système général d’exploitation. En résumé : jeter un os à ronger, pour se préserver de la morsure…
Mépriser les criminels et délinquants ou condamner les illégalismes, c’est donc rejoindre le parti de l’ordre.

[1]
Sarkozy le reconnaît lui-même dans Le
Monde en mars 2007, en qualifiant les prisons de « zone d’ombre de
notre république ».
[2]
Voir par exemple les « affaires » Jawad Zaouiya et Mehdi Rezaga,
parmi d’autres résumées sur cette page : http://prison.eu.org/article.php3?id_article=447= ;
voir, liée à ces affaires, l’action de l’Association des familles en lutte
contre l’insécurité et les décès en détention (AFLIDD) : http://www.acontresens.com/forum/read.php?id_forum=1&id_topic=8025.
[3] Ces
chiffres rejoignent celui évoqué dans l’étude du docteur Sophie Baron-Laforet
de 125 suicides par an en prison, voir : „Repérage du suicide en prison et
éléments contextuels“, 2000, source internet : http://psydoc-fr.broca.inserm.fr/conf&rm/conf/confsuicide/baronlaforet.html
[4] J.-P. Guéno, J. Pecnard, Paroles de détenus, lettres et écrits de
prison, éditions Les Arènes, 2000. Témoignage d’Idora, prisonnière
politique basque, p.17
[5] Chiffres
au 1.08.2005, GNCP (Groupe National de Concertation Prison) « La prison ça
n’arrive pas qu’aux autres ! », questionnaire « La prison en
France » et réponses correspondantes, disponible ici : http://prison.cef.fr/documents/questionnaireprison.pdf
[6] cité par
Loïc Wacquant dans " La prison est une institution hors-la-loi ", op.cit., source originelle: Antoinette
Chauvenet, Françoise Orlic et Georges Benguigui, Le Monde des surveillants de prison, Paris, Presses Universitaires
de France, 1994, p. 36
[7] Chiffre cité dans le test « La prison ça n’arrive pas qu’aux autres », op.cit., source originelle : Étude d’Annie KENSEY et de Pierre TOURNIER sur la récidive, Mars 2004.
-BAKER Catherine, Pourquoi faudrait-il punir?, sur
l'abolition du système pénal, Tahin Party, 2004.
-BARON-LAFORET Sophie, « Repérage du suicide en prison
et éléments contextuels », 2000, Internetquelle: http://psydoc-fr.broca.inserm.fr/conf&rm/conf/confsuicide/baronlaforet.html
-BOURDIEU Pierre, Sur la télévision, Liber éditions,
collection Raisons d’agir, 1996
-BROSSAT Alain, Pour en finir avec la prison,
-ERIBON Didier, Michel Foucault, Champs Flammarion, 1993.
-FOUCAULT Michel, Surveiller et Punir, naissance de la
prison, collections Tel, éditions Gallimard, 1975.
-FOUCAULT Michel, Dits et écrits I (1954-1975), éditions
Quarto Gallimard, 2001.
- GNCP (Groupe National de Concertation Prison) « La
prison ça n’arrive pas qu’aux autres ! », questionnaire « La
prison en France » et réponses correspondantes, 2005, source
internet : http://prison.cef.fr/documents/questionnaireprison.pdf
-GUENO Jean-Pierre, PECNARD Jérôme, Paroles de détenus,
lettres et écrits de prison, éditions Les Arènes, 2000.
-HADDAD Christian, « Les prisons en France »,
2006.
-JACQUART Albert, avec la contribution de AMBLARD Hélène, Un
monde sans prisons ?, éditions du Seuil, 1993.
-VASSEUR Véronique, Médecin-chef à la prison de
-WACQUANT Loïc, Les prisons de la misère, éditions Raisons
d'agir, novembre 1999.
-WACQUANT Loïc, « La prison est une institution
hors-la-loi », 2000, source internet : http://rdereel.free.fr/volCZ1.html
>Lucie
décembre 2007