Les Français seraient, selon les dires de Jacques Julliard, assimilables à " des petits retraités de l’Histoire ". Il est bien dommage que, semble-t-il, l’auteur ne se compte pas parmi la masse qu‘il fustige. On s’était pourtant dit que les bonnes résolutions de circonstances auraient été une belle occasion pour l’un des pontes du Nouvel Observateur de délaisser le sceptre et la plume.
Mais il n’en est rien. 2006 démarre et le premier numéro repart, déversant son flot inchangé d’âneries. Jacques Julliard, forte tête du troupeau, nous dresse pour l’occasion une fresque accablante retraçant l’apocalypse qui s’est abattu sur la France tout au long de la sombre année qui vient de s‘écouler. Frappée d’un obscurantisme accablant, cette année aurait été telle qu’en comparaison seuls les déboires de Juin 1940 et Diên Biên Phu ont su rivaliser de noirceur.
Non, vraiment, cette année 2005, quelle plaie. L’expert Julliard diagnostique de son œil savant sept maux, sept blessures profondes qui ont fait de la France un " homme malade ". Le regard se veut acerbe et sévère; mais voilà notre médecin affecté d’une insupportable tare. Car de ce qui s’est passé au cours de cette année, il semble en effet que tout n’aie hélas pu franchir le prisme de la myopie.
Première de ces sept plaies, " ce fichu lundi de Pentecôte, autrement dit, le refus de solidarité entre générations ".
Première plaie, et premier raccourci. Il existe sans doute bien des manières de laminer une affirmation aussi péremptoire, mais rappelons simplement que la mesure décidée par Raffarin visait en premier lieu à remettre en cause les acquis des salariés. Loin de représenter un enjeu financier majeur, il s’agissait avant tout de faire écho à cette croyance classique selon laquelle un jour férié revient à conforter les salariés dans leur indécrottable fainéantise. Refuser d’appliquer une telle loi revenait donc simplement à défendre les acquis sociaux des salariés, acquis que notre ami s’empressera d’assimiler à un " privilège " -mais nous y reviendrons. Si portée symbolique il pouvait y avoir, elle était donc aussi présente du côté des nombreux réfractaires à cette loi.
Toujours dans ce souci zélé de laisser la Droite ronfler tranquillement, l’artiste oublie de préciser que la solidarité financière aurait été bien plus fringante avec la contribution de nos amis patrons du CAC 40 -dont son journal tentait il y a peu de divulguer les excès. Objection à laquelle le disque rayé répondra que ce serait négliger à quel point il est profondément rétrograde que de présenter la question selon les termes d‘un " gauchisme " aussi " archaïque ". Mais peu importe.
Car déjà se profile un nouveau cataclysme, chaussé de ses gros sabots du Jeudi matin : voilà l’inévitable référendum du 29 mai. Mesdames messieurs, derrière ce référendum, vous l’ignoriez sans doute, mais se cache… roulements de tambours… " la tentation de la sortie de l’Histoire ".
Tiens, c’est curieux, c’est précisément en vertu du contraire que j’ai refusé le projet de Constitution. Mais c‘était sans compter la docte analyse de Jacques Julliard, qui nous suggère que derrière les 54,8% de l’électorat se cache la figure inquiétante, patriarcale et unique du Français moyen, exagérément aigri et égoïste, peu soucieux de voir en notre pays un architecte de premier plan dans l’édification de l’utopie européenne. Voyez ce que notre aveuglement nous a caché : certes, nous aurions dû consentir au principe d’harmonisation par le bas, mais quelle cape n’aurions nous pas endossée?! Celle du Vercingétorix continental, unissant derrière sa monture tous les bons peuples d‘Europe! Quelle destinée! La gloire!
Mais le Français s’est défilé. Il s’est refusé à être un de ces compositeurs de la partition béate et mièvre qui fait danser tous les éditorialistes de la presse convenue. Alors prions pour que cet obscurantisme échevelé se révèle être une ultime " Ruse de l’Histoire ".
Puis s’est abattu " l’échec de la candidature de Paris aux jeux Olympiques (6 Juillet), ou le déclin du prestige français dans le monde ".
Et plouf. Baverez en moins incisif. Voilà à quoi se résume l’héritage des temps anciens, ce moment unique où tous les peuples faisaient taire leurs divergences pour s‘adonner au jeu: un concours de beauté sur la scène diplomatique. La consécration des luttes d’influences, des arrangements en coulisse, de la mesquinerie patriotique, de l’anxiété nationaliste. Merci Jacques, pour cette brillante intervention.
" L’incendie des banlieues, ou l’échec de l’intégration ". Touchante sollicitude que celle d’un des artisans de la construction médiatique de la figure de l’Arabe (1). Mais le Nouvel Obs a cette faculté de s’apitoyer, le temps d’un éclair, sur le triste état du monde. En l’occurrence, celui de la France. On passera sur la fadeur de " l’analyse " de même que sur le concept d’" intégration ", qui prête largement à débat; mais il se trouve que le format de l’article sciait à la perfection aux vues étroites du personnage. Dans une chronique, on ne peut pas tout dire, si bien que des choix s‘imposent; et dès lors que l‘on succombe aux sirènes du sensationnel et que l‘on prend le parti d‘un style faussement alerte, le résultat ne peut qu‘être inversement proportionnel à l‘ambition initiale. Mais nous aussi, accélérons.
Car d’autres épreuves nous attendent, et pas des moindres: " les grèves des transports (SNCM, SNCF, métro), ou la dégénérescence corporatiste du mouvement social ".
Ici, c’est du lourd. " Corporatiste: qui défend les privilèges des personnes exerçant la même activité professionnelle ". Allons donc, quand les smicards consentiront-ils enfin à délaisser les avantages imbus que leur octroie le Service Public?! Mais quelle est cette France aux relents dix-huitièmistes qui ose encore prendre la défense de rigidités sociales insupportables?! Et voilà Julliard-le-sans-culotte qui s’en va occire le noble. Ou plutôt voilà Julliard-l’ignare qui ne sait toujours pas à quoi sert un syndicat. Celui-ci naît d’un rapport de force défavorable, et doit permettre " la défense d’intérêts communs dans le cadre d’une même profession ". C’est pas sorcier, Jacques; juste écrit dans le dico. Quand le rapport de force le permet, le syndicat cherche à obtenir des avancées; quand il ne le peut pas, il défend ses acquis.
On pourrait se dire, " c‘est pas grave, monsieur Julliard est juste un homme de droite, un fervent admirateur de madame Thatcher, il en a parfaitement le droit ". C’est mal connaître le personnage : lui-même a pu le dire, il est un homme de gauche. D’ailleurs, il n’y a qu’à bien regarder: il s’agit d’une " dégénérescence "…Il fut donc un âge d’or, sans doute situé quelque part au milieu du 19ème siècle, où les syndicats avaient parfaitement leur place dans notre douce France. Il fut une époque bénie des dieux où les syndicats étaient même une bonne chose. Lorsqu’ils ne servaient à rien. Pas d’inquiétude : monsieur Julliard n’est pas à une contradiction près.
" La révélation de la dette, ou la spirale de l’irresponsabilité ".
Alors là, on touche le fond. La seule chose ici révélée, c’est votre crasse imbécillité. D’abord parce qu’on a rien appris du tout, qu’il suffit de regarder de temps en temps un journal, ou même d’allumer sa télévision pour savoir que l’endettement public français est depuis longtemps supérieur au seuil fixé par le Pacte de Stabilité et de Croissance.
Ensuite, parce que le rapport Pébereau auquel vous faites référence n‘est qu‘une vulgaire mystification, la prédiction d‘une pythie bon marché. Le rapport en question fait état d’un endettement public équivalent à 120% du PIB, chiffre astronomique qui tient compte des engagements de l’Etat français auprès des futurs retraités. Mais là où le bas blesse, c’est que, fidèle à une tradition libérale stipulant que le recours à l’endettement est un sacrilège, le mode de calcul mis sur pied ressemble à un vilain canard boiteux. Il n’y a dette que dès lors que l’on emprunte afin de rembourser les dépenses précédemment ou immédiatement contractées. Or les dépenses destinées aux retraites n’existent pour le moment pas. Mêler court et long terme sans tenir compte des politiques macroéconomiques qui seront menées, du taux de croissance futur et de la baisse des allocations chômage (précisément du fait des départs en retraite), voilà qui relève des compétences de Madame Soleil. Libre à qui l’entend de prêcher pour la paroisse d’une personne aussi peu recommandable. Mais vous-même, en pataugeant dans votre complaisance alarmiste, ne l’êtes pas davantage.
Enfin parce que " l’irresponsabilité " est un concept certes très usité dans la paperasse politicarde, mais aussi très mou. Effectivement, à la fin des années quatre-vingt, il aurait sans doute mieux valu rembourser la dette et non l’accroître; mais cela reste une période somme toute assez courte, interdisant de réduire l’irréductible aux actes de quelques-uns. De là à crier à la " spirale ", il y a donc un fossé au moins aussi profond que votre raisonnement est léger; à moins que vous ne considériez que le recours au déficit est par définition irresponsable, auquel cas votre conception de la gauche devient quelque peu douteuse.
D’ailleurs, si un seuil d‘acceptabilité a été franchit, c‘est uniquement celui de votre raisonnement. Lisons plutôt : " les guéguerres de la mémoire ou le triomphe du rétro ". Voilà l’ultime inspiration du génie. Lui qui nous bassinait avec l’Histoire, le voilà qui réduit un débat historiographique majeur -celui de la colonisation et du rapport de la France à son passé sulfureux- à un " conflit sans grande importance ". Il faudra d’abord aller l’expliquer aux Algériens à l’existence déniée par l’arrogance de nos compatriotes. Il faudra même aller l’exposer clairement à tous les citoyens naïfs qui pensent encore que, la France étant une grande démocratie, l’Etat n’est pas en droit d’imposer une quelconque histoire officielle.
Se débattant dans l’abyme, le bouffon poursuit en nous apprenant que la " résistance " n’est qu’un symptôme d’une vertigineuse " peur du nouveau ". A croire que la construction européenne, les privatisations et la " mondialisation " sont des Kinders surprises dont on ignore toujours le contenu . Et l’autre d’en appeler, dans un ultime soubresaut de platitude, aux hommes providentiels, " les politiques ", dont la mission est " d’entraîner ", " dire la vérité au peuple tout en lui redonnant confiance en lui ". Entre postures messianiques et paroles divertissantes, la classe politique française semble donc promise à un avenir aux résonances tragicomiques. Des résonances dont on se gardera bien d’estimer les vertus au moins illusoires, au pire ridicules.
Paroxysme de l‘apocalypse, notre archéo-jardinier parvient à extraire la double racine du mal qui nous a rongé une année durant: le refus de l’avenir et le communautarisme. Quelle habile démonstration -sans liens directs avec la mine déconfite de Delanoë au lendemain de la nomination de Londres pour les JO, ou avec les débats sur la dette et la colonisation.
Mais après tout peu importe, le projet de Jacques Julliard était simplement de nous faire part de son ressentiment à l’égard des identités problématiques, celles qui considèrent que la vie n’est pas un long fleuve tranquille, qui expriment au vu du présent des doutes quant aux promesses de l’avenir. On notera au passage, et sans étonnement excessif, que monsieur Julliard a eu la chance d’échapper à ces plaies nommées " médias ", " CNE ", " Sarkozy ", " Bolkestein " etc. Dans son tableau pourtant en obscur-obscur, ces éléments là sont étrangement absents du décor. L’oeuvre d’un microclimat, sans doute.
> Rafaël
janvier 2006