Gilles Deleuze, Le juif riche

 

 

Gilles Deleuze a dénoncé dans Le Monde (18 février 1977) l’interdiction du film de Daniel Schmid, L’Ombre des anges, par le ministère de la culture, lequel obéissait ainsi aux pressions de la Ligue contre l’antisémitisme. (Plusieurs films avaient été interdits de la même façon en 1976 et une cinquantaine de personnalités, dont Deleuze, avaient signé une pétition contre « les actes de violence qui interdisent la vision d’un film ».) 

Voici reproduite la fin de cet article qui semble, hélas, avoir gagné en pertinence.

 


 

 
        Et que dire d'un juif qui n'est pas israélite, ni Israélien, ni même sioniste ? Que dire de Spinoza, le philosophe juif, exclu de la synagogue, fils de riches commerçants, et dont le génie, la force et le charme n'étaient pas sans rapport avec ce fait qu'il était juif et se disait juif ? C’est comme si l'on interdisait un mot du dictionnaire : la Ligue contre l'antisémitisme déclare antisémite tous ceux qui prononcent le mot « juif » (à moins que ce ne soit dans les conditions rituelles d'un discours aux morts). La ligue refuse-t-elle tout débat public, et se réserve-t-elle le droit de décider sans aucune explication ce qui est antisémite ou non ?

         Schmid a dit son intention politique, et le film ne cesse de la montrer, de la manière la plus simple et la plus évidente. Le vieux fascisme si actuel et puissant qu'il soit dans beaucoup de pays, n'est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d'autres fascismes. Tout un néo-fascisme s'installe par rapport auquel l'ancien fascisme fait figure de folklore (le chanteur travesti dans le film). Au lieu d'être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d'une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargés d'étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. « Je n'aime pas les films sur le fascisme des années 30. Le nouveau fascisme est tellement plus raffiné, plus déguisé. Il est peut-être, comme dans le film, le moteur d'une société où les problèmes sociaux seraient réglés, mais où la question de l'angoisse serait seulement étouffée ». 
[Interview de D. Schmid, Le Monde, 3 février 1977.]

       Si le film de Schmid est interdit ou empêché, ce ne sera pas une victoire pour la lutte contre l'antisémitisme. Mais ce sera bien une victoire pour un néo-fascisme, et le premier cas où l'on pourra se dire : mais enfin, où était, ne serait-ce que le prétexte, l'ombre d'un prétexte ? Quelques-uns se rappelleront la beauté du film, son importance politique, et la manière dont il aura été éliminé. »

  

 

Gilles Deleuze,
« Le juif riche », Le Monde, 18 février 1977, reproduit dans
Deux régimes de fous - Textes et entretiens (1975-1995),
Minuit, 2003, p.125.





 


Voir aussi :

Gilles Deleuze, Les gêneurs 

. Faire plier Israël : de la dissidence israëlienne au droit international
Entretien avec Georges Gumpel (Délégué régional de L'UJFP, enfant caché pendant la seconde guerre mondiale, partie civile au procès Klaus Barbie.)

. Présentation de l'UJFP (Union Juive Française pour la Paix)

  

 

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