Pour une écoute critique du jazz manouche

 

 

La musique est un champ comme les autres, au sens bourdieusien du terme, c'est-à-dire un jeu de forces, où s’affrontent les ego, où les intérêts économiques s’entrecroisent, etc. Chaque champ est lui-même composé de sous-champs. Le Jazz est un champ de la musique, et le Jazz Manouche un champ du Jazz. La musique étant un champ des productions culturelles, elles mêmes intégrées aux champs sociétaux nationaux et mondiaux. Dans ce système d’emboîtement, tout est lié, et les interférences sont permanentes. Parfois, elles s’avèrent heureuses. C’est le cas par exemple lorsqu’un courant musical intègre des éléments extérieurs ; l’innovation et l’intégration d’éléments exogènes étant les deux facteurs nécessaires à l’évolution et donc à la survie.

Le champ du Jazz Manouche, ou Gipsy Swing, connaît depuis une dizaine d’années un renouveau certain.

Django Reinhardt (www.about-django.com), le manouche virtuose de la six-cordes, à laquelle il a dévoué sa main estropiée suite à un incendie de roulotte, a eu le génie d’inventer une technique et même un style musical. Ignorant complètement la musique savante, Django a instinctivement fondu dans le creuset de sa guitare ses origines tziganes, le musette de l’Entre-deux-guerres et la vélocité des accordéonistes qu’il accompagnait dans les bals, le blues et le jazz américains. Le cocktail, fruit de ces influences très diverses, devait être unique. Il fut aussi tributaire de données purement pratiques (le fait qu’il ne restait à Django que deux doigts vraiment articulés, le type de guitare et l’attaque virile nécessaires pour se faire entendre lors des improvisations, etc.).

Le manouche connaît, depuis une dizaine d’années, un succès énorme chez les jeunes. En témoignent des groupes intéressants tels que Samarabalouf (samarabalouf.com), Paris Combo (pariscombo.artistes.universalmusic.fr) ou encore l’ami Sanseverino (perso.wanadoo.fr/sanseverino). Beaucoup sont séduits par le côté festif des musiques d’Europe centrale que le cinéaste E. Kusturica a contribué à faire découvrir. D’autres, revenus des sports instrumentaux auxquels se résume une partie du rock métal, restent stupéfaits par la virtuosité mélodieuse des manouches. Au-delà de la jeunesse, ce style paraît aussi fort sympathique à la gauche téléramiste, et, pourquoi pas, au bobo cultivé.

Soyons clairs : je ne condamne absolument pas la propagation et l’engouement pour cette musique de très grande qualité. Au contraire, je veux contribuer à faire connaître cette musique riche et précieuse. Les manouches, qui revendiquent une liberté dans leur mode de vie sont, sur certains points, des modèles de dissidence, et leur musique en témoigne.

Je veux juste attirer l’attention sur certains effets médiatiques, car la récupération est un danger permanent. La logique des marchés est anti-dissidente : elle englobe tout dans une vaste soupe commerciale qui a pour unique but d’être vendue. C’est ainsi que le rock ou le hip-hop, très contestataires à l’origine, ont pour une bonne part été achetés. La musique commerciale, alimentaire pour certains artistes, ne fait que nourrir l’indigence culturelle. Trop souvent, à mesure que l’artiste s’enrichit, l’œuvre s’appauvrit…

Soyons donc prudent pour éviter qu’un jour les manouches ne soient les nouveaux Gypsy King que l’on exhibe sur les plateaux de télévision. Les gitans (nomades du sud) jouaient eux aussi une musique de grande qualité (la rumba catalane), qui a pour beaucoup dégénéré en variété, notamment du fait de la massification du tourisme méditerranéen, qui a fait de cette musique un objet commercial comme les autres.

En tant que guitariste, je connaissais déjà pas mal Django, mais j’ai découvert Biréli Lagrène il y a six ans une nuit à la télévision, sur la trois ou la cinq, et j’ai eu du mal à dormir. Jusqu’alors j’étais assez naïvement passionné par le jazz manouche, je dirais, comme tout ceux qui y ont goûté. Mais j’ai commencé à me poser des questions lorsque j’ai vu ce même Biréli chez Pascal Sevran, à des heures, donc, beaucoup moins tardives. Il jouait en play-back un morceau de son dernier album. Il s’agit de " Move ", qui fait partie d’une série pompeusement intitulée " Gipsy Project ". Le disque est tout simplement décevant (Cf. la critique détaillée de cet album).

Globalement, on peut dire que Biréli se partage avec Romane, et peut-être aussi Stochelo Rosenberg, le marché du jazz manouche. Je les ai tous trois vu et écouté. Je ne remets absolument pas en cause leurs qualités de guitariste. Biréli est un vrai prodige de la guitare, Romane a beaucoup contribué à la divulgation pédagogique de la technique manouche, et Stochelo apporte une touche latine originale avec ses bossas chaloupées.

Pourtant, force est de reconnaître que, peut-être sensibles à cet égotisme qui gangrène nos sociétés, ils ont tendance à se complaire dans le rôle d’artiste médiatique qu’on leur a abandonné, le temps d’épuiser le filon. Car, rappelons-le, l’industrie du disque génère des capitaux énormes. On prendra pour preuve l’acrimonie avec laquelle la horde d’artistes autoproclamés vocifère pour la sauvegarde de leurs droits d’hauteur.

Nos trois guitaristes sortent donc des albums à un rythme aussi troublant que les valses manouches. Ils collaborent même dans leurs productions, et se congratulent mutuellement. En outre, chacun à tour de rôle fait la une des magazines de guitare, où le manouche prend une place de plus en plus importante, indice qui prouve que cette musique a le vent en poupe.

Le problème n’est pas tant que ces musiciens connaissent un certain succès, mais qu’ils s’accaparent, peut-être involontairement, une forme monopole dans le style. Après Django, on ne connaît qu’eux en jazz manouche. Or, si leur musique est bonne, ce n’est pas nécessairement la meilleure du style. Pourquoi des gens comme Joscho Stephan ou Moreno, qui n’ont rien à envier à Biréli, sont-ils si peu connus ? Qui, en dehors du cercle des spécialistes, écoute Babik (fils de Django) ou les frères Ferré ?

Certains, dans le champ des intéressés surtout, leur reprochent d’être trop créatifs, de trahir le maître. Allons donc, citer Deep Purple, dans un morceau manouche, comme le fait un Joscho Stephan, n’est pas convenable ! Django, jazzman s’il en est, se nourrissait en permanence de musiques exogènes. Qui sont les fidèles ?

Quant aux producteurs, ils trouvent peut-être ces impétrants trop jeunes, trop vieux, trop moches. Leur tête passe mal. Ou peut-être les auraient-ils " repérés " s’ils s’étaient mis en avant. Après tout, ces gens d’argent n’écoutent pas la musique, ils prennent ce qui vient pour en faire ce qu’ils veulent.

C’est donc pour lutter contre le diktat médiatique et commercial que j’entends vous présenter ici les quelques artistes qui, dans une transe toute dissidente, m’ont transporté hors de moi, m’ont fait exister.

 

Comme le regard, l’ouïe doit rester un sens critique.

 

> Rehan

 décembre 2005

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