Le premier catalogue des livres interdits fut édité en 1559 par le pape Paul IV. Régulièrement mis à jour, il cessa d’être une liste officielle en 1966, sous Paul VI, après le concile de Vatican II. On estime qu’au total près de 3 000 auteurs et plus de 5 000 écrits y ont figuré.

De fait, la censure de l’Eglise s’exerçait déjà au Moyen-Age. Mais le développement de l’imprimerie au début du Xve siècle conduit l’Eglise à une organisation systématique de la censure. Le principe d’une liste des livres interdits a ainsi été adopté en 1515 (oui, oui, Marignan…) au Ve Concile de Latran, par la promulgation d’une loi universelle qui établissait l’exercice de la censure préalable à l’impression de tout ouvrage et le contrôle des écrits déjà publiés.
A la suite de l’impulsion critique donnée par Luther en 1517, l’imprimerie devint le principal moyen de diffusion de la Réforme. La rafale de pamphlets et de livres réformés provoque des réactions locales des autorités ecclésiastiques ou civiles et des universités afin d’empêcher l’impression, la vente et la lecture des ouvrages protestants. Est ainsi publié en 1544 l’Index de la Faculté de Théologie de Paris. Suivent ceux de l’Université de Louvain et des Inquisitions de Venise, du Portugal et d’Espagne. On ne peut alors parler que des index…
… et ce jusqu’en 1559, date à laquelle est publié, dans la foulée du Concile de Trente, le premier Index romain. En 1571, le pape Pie V crée la Congrégation de l’Index qui est chargée de la mise à jour permanente de la liste des livres prohibés. Cette institution a donc pour mission d’interdire de nouveaux écrits, d’expurger certains ouvrages suspects, de permettre la circulation de ceux qui ne sont plus considérés comme nocifs et d’exercer une vigilance constante afin d’éviter la diffusion des écrits dangereux. A partir du XVIIe siècle, elle procède à l’interdiction de livres par décrets particuliers. A des intervalles différents paraissaient des éditions de l’Index qui incorporent des décrets de condamnation.
En 1917, Benoît XV supprime la Congrégation de l’Index est transfère ses attributions au Saint-Office. En 1948 est publiée la 32e et dernière édition officielle de l’Index, édition qui reste en vigueur, avec de nouveaux ajouts, jusqu’à sa suppression en 1966. C’est dans le cadre des réformes consécutives au concile de Vatican II que fut aboli l’Index, par un décret qui stipule notamment : « L’Index garde sa valeur morale (…) mais n’a plus force de loi ecclésiastique avec les censures qui y sont attachées. L’Eglise fait confiance à la conscience mûre des fidèles »…
Interdictions implicites
Les règles générales de l’Index du Concile de Trente interdisaient a priori et d’une façon absolue tous les écrits des hérésiarques (fondateurs d’hérésies ou chefs d’hérétiques), les écrits lascifs et obscènes, les écrits d’astrologie, de divination et d’arts occultes.D’autres règles de ce type s’ajoutent à l’Index au cours des siècles et interdisent les livres qui critiquent les Souverains Pontifes, les institutions religieuses et les personnes ecclésiastiques, attaquent les bonnes mœurs, contiennent des faits surnaturels non approuvés par l’Eglise, enseignent la superstition sous toutes ses formes et défendent le divorce, le duel et les sociétés secrètes, comme la franc-maçonnerie.
Ces règles générales expliquent que des auteurs comme Sade ou Marx ne figurent pas explicitement à l’Index, quoiqu’ils ne soient pas en odeur de sainteté au Vatican.
Condamnations explicites : les cibles
C’est essentiellement dans le but d’empêcher la diffusion des écrits de la Réforme que fut créé l’Index romain. Mais une fois institutionnalisé par le concile de Trente et par la Congrégation de l’Index, il a un double objectif : défendre l’Eglise catholique contre les attaques extérieures et protéger l’homogénéité de la foi et de la morale contre les dangers qui surgissent de l’intérieur. Voici les principaux points sur lesquels s’est centrée l’action de l’Index.
La Bible a été maintenue pendant deux siècles l’interdiction de l’adopter en langue vulgaire. Se vérifie ici la méfiance tenace à l’égard d’une interprétation personnelle du texte révélé que seule l’Eglise pouvait apprécier d’une façon authentique. Le contact direct avec les sources de la foi pouvait provoquer des remises en question et altérer la doctrine, la morale et l’organisation de l’Eglise.
- Défense contre l’hérésie protestante.
- Condamnation des écrits favorables au jansénisme (XVIIe – XVIIIe siècle).
- Condamnation des courants mystiques (quiétisme de Molinos et le pur amour de Madame de Guyon et de Fénelon).
- Lutte contre la superstition populaire.
- Défense des droits et des privilèges politiques et juridiques de l’Eglise, du pape et de la hiérarchie.
- Méfiance à l’égard de la science : mise à l’Index de Copernic, de Galilée, d’un opuscule regroupant des textes de Newton et de Leibniz. Interdiction jusqu’en 1822 de tous les livres enseignant le mouvement de la Terre et l’immobilité du Soleil.
- Aversion pour les grands esprits, les philosophes et les écrivains.
- Rejet de la critique historique, considérée comme une discipline subversive.
Les ouvrages traitant des questions économiques, sociales et politiques ne sont pas absents de l’Index. Même si Marx n’y figurait pas (ses écrits tombaient sous les interdictions des règles générales), on y trouve plusieurs défenseurs des doctrines socialistes et communistes comme Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Etienne Cabet, Alphonse Esquiros. Au XXe siècle sont interdits le journal du mouvement politique de la droite nationaliste l’Action française et les écrits de son rédacteur en chef Charles Maurras. Dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale sont prohibés les écrits d’Alfred Rosenberg, ministre de Hitler et théoricien du national-socialisme, et ceux d’Alfredo Oriani, considéré comme précurseur du fascisme par Mussolini qui publie ses oeuvres.
Ci-dessous, une liste de quelques auteurs ayant figuré à l’Index.
Rabelais
Marot
Milton
La Fontaine
Fénelon
D. Defoe
J. Swift
S. Richardson
J. Addison
R. Steele
L Sterne
O. Goldsmith
Casanova
Lamennais
Mme de Staël
Lamartine
H. Heine
Stendhal
Balzac
Sainte-Beuve
Hugo
Sue
Flaubert
Baudelaire
Dumas père et fils
Zola
D’Annunzio
Maeterlinck
Anatole France
Maurras
Gide
Moravia
N. Kazantzakis
SCIENTIFIQUES
Copernic
Galilée
(Newton)
HISTORIENS
R.Simon
E.Gibbon
Michelet
Renan
Taine
A.Loisy
THEOLOGIENS
Abélard
Luther
Calvin
Servet
Jansénius
L. de Dieu :)
Bossuet
Dante
Guillaume d’Occam
Ficin
Erasme
Machiavel
Montaigne
Charron
G.Bruno
Campanella
Francis Bacon
Grotius
Vanini
La Mothe Le Vayer
Hobbes
Descartes
Arnauld
Nicole
Pascal
Malebranche
Spinoza
Locke
(Leibniz)
Fontenelle
Jean Meslier
Montesquieu
Berkeley
Hume
Voltaire
Rousseau
Diderot
Helvétius
Condillac
D’Holbach
D’Alembert
La Mettrie
Condorcet
Beccaria
Kant
Bentham
Fourier
Proudhon
V.Cousin
F.Buisson
Unamuno
Bergson
B.Croce
G.Gentile
H.Duméry
Simone de Beauvoir
Sartre
AUTRES
Etienne Dolet (imprimeur et humaniste brûlé avec ses œuvres en 1546)
P.Larousse
La censure et l’Index ont
certainement ralenti la production littéraire. Une directive de
l’Inquisition imposait à tous l’obligation de
dénoncer les livres et les propositions contraires à la
foi et aux bonnes mœurs. Dans ce climat de dénonciation et
de soupçon, l’autocensure ne pouvait
qu’empêcher l’expression d’idées
originales. En apprenant la condamnation prononcée contre
Galilée, Descartes retire son manuscrit du Traité du
monde en écrivant : « le désir que j’ai de
vivre en repos m’impose de garder pour moi mes théories
».
De façon générale, il est indéniable que
pendant quatre siècles, l’Index a constitué un
puissant moyen de contrôle doctrinal, moral et social.
Au sein même de l’Eglise,
l’Index a beaucoup retardé l’adoption de
méthodes plus scientifiques en exégèse et en
histoire des dogmes, ainsi que la confrontation de la théologie
avec la pensée et la science modernes.
Dans le domaine de la lecture, le Saint-Office adoptait une approche
préventive en essayant d’empêcher que les
fidèles aient un accès facile aux livres dangereux.
Encore au milieu du XXe siècle, les bibliothèques des
institutions catholiques d’enseignement possédaient leur
« enfer » des ouvrages défendus et dangereux.
Les armes utilisées auprès des individus étaient
principalement spirituelles. Celui qui lisait un livre d’un
hérétique était excommunié et celui qui
lisait un autre livre figurant dans l’Index commettait un
péché mortel. Il se devait de confesser sa faute et de
dénoncer ceux qui possédaient des livres défendus.
L’Index manifestait donc une hostilité pour tout ce qui était extérieur à l’Eglise ainsi qu’un conservatisme exacerbé au sein même de l’institution catholique. Aussi peut-on dire avec Jesus de Bujanda que « l’esprit de l’Index a supplanté pendant longtemps le programme de tolérance, de pluralisme et de liberté culturelle et religieuse des humanistes du XVIe siècle et des auteurs de l’époque des Lumières. » Il constitue sans conteste un éminent symbole de l’obscurantisme des institutions religieuses.
> Laurent
septembre 2006
- Jesus Martinez de Bujanda, Index librorum prohibitorum 1600-1966, que nous avons sans cesse cité, sans mettre les guillemets d’usage, afin de faciliter la lecture.
- Jesus Martinez de Bujanda, Thesaurus de la littérature interdite au XVIe siècle
- Encyclopédie Universalis